Le tueur du Zodiac enfin identifié? Certains cryptographes en doutent.

Le tueur du Zodiac enfin identifié? Certains cryptographes en doutent.


The New York Times traduit en français une sélection de ses meilleurs articles. Retrouvez-les ici.

ARGENTEUIL, France — Fayçal Ziraoui aime les défis. Adolescent, il concevait des animations en 3D. En 2018, il a terminé un triathlon Ironman. Plus récemment, il a développé un logiciel de réalité virtuelle qui permet de se voir à l’intérieur d’une capsule spatiale.

“Je ne me suis jamais fixé de limites sur ce que je peux apprendre,” lance M. Ziraoui, un consultant franco-marocain de 38 ans, lors d’une interview à son domicile dans la banlieue parisienne d’Argenteuil.

Alors quand en décembre dernier il tombe sur un article dans le magazine l’Obs expliquant que nul n’a jamais déchiffré deux messages cryptés attribués au Zodiac — un tueur qui terrorisa la baie de San Francisco dans les années 1960 et 70 — il se dit : “Pourquoi pas moi ?”

Ces cryptogrammes ont depuis longtemps dérouté cryptographes, police et cyber-détectives amateurs obsédés par ce mystérieux tueur en série, adepte des codes. Cinquante ans de recherches infructueuses en ont conduit beaucoup à conclure que l’identité de l’assassin du Zodiac demeurerait à jamais un mystère. Au fil des décennies, un grand nombre de limiers ont revendiqué d’avoir résolu le mystère au moyen de diverses techniques, avant de voir leurs théories réfutées.

Pourtant, au bout d’à peine deux semaines de recherches, M. Ziraoui dit avoir réussi à résoudre les deux cryptogrammes restants — dont celui qui dévoile l’identité du tueur — en utilisant une clé de chiffrement qui n’a été découverte qu’en décembre, ainsi que différentes techniques de décryptage créatives.

Plein d’enthousiasme, il se met à poster des messages et des vidéos sur quelques-uns des dizaines de forums, aux noms tels que “The Zodiac Killer — Unsolved & Unforgotten” (Le tueur du Zodiac – non résolu, non oublié). C’est là que des dizaines de milliers de détectives amateurs en ligne pistent et débattent des détails d’une des plus célèbres énigmes de meurtres en série de l’histoire des États-Unis — dont les deux cryptogrammes connus sous les sigles Z32 et Z13.

Très vite, il met en émoi — puis en colère — l’importante communauté dédiée à cette affaire.

Sur un des sites, un modérateur efface l’un de ses posts, sur d’autres, on dénonce ses théories, on questionne sa crédibilité et on met en doute ses résultats.

“Je n’y crois pas une seconde,” peut-on lire sur le populaire forum zodiackillersite.com. “Quand il dit qu’il a mis deux semaines à résoudre le Z32 et une heure pour le Z13, je pense que tout est dit. »

Avec le recul, M. Ziraoui s’est rendu compte qu’il avait dû manquer de tact en faisant irruption au sein d’une communauté soudée, avec ses solutions présentées comme sans appel.

“Il est arrivé et il leur a dit: ‘end of the game’,” dit Youssef Ziraoui, son frère, journaliste au Maroc. “Mais ces gens-là n’ont pas envie que le jeu s’arrête.”

Et il n’est pas certain que cette affaire — qui depuis des décennies accapare les enquêteurs de police, génère des dizaines de revendications qui dépassent les limites de la fiction et a inspiré un film à succès — soit un jour résolue. Le F.B.I. et le département de police de San Francisco, auxquels M. Ziraoui a adressé ses conclusions, refusent tout commentaire, arguant que l’enquête judiciaire est toujours en cours.

Né et élevé au Maroc, M. Ziraoui a fait ses études en France où il est diplômé de l’École Polytechnique et de HEC, les meilleures écoles d’ingénieur et de commerce du pays, et où il travaille aujourd’hui comme consultant indépendant.

Au départ, M. Ziraoui pensait que la résolution de cryptogrammes serait un passe-temps amusant en période de confinement lié au coronavirus. À l’époque, il ignorait tout du Zodiac, ce tueur accusé de cinq meurtres à la fin des années 60 mais qui se vantait lui-même d’en avoir commis 37 .

La marque de fabrique de l’assassin était une série de 4 messages codés combinant symboles et lettres de l’alphabet, envoyée aux organes de presse entre juillet 1969 et avril 1970, contenant des avertissement et la promesse alléchante que son identité serait révélée.

Un premier cryptogramme, long de 408 caractères, dans lequel le tueur déclarait qu’il prenait plaisir à tuer, avait pu être décrypté peu après son envoi.

La plupart des amateurs du Zodiac considèrent ces derniers — surnommés Z32 et Z13 — impossibles à résoudre, leur séquence étant trop courte pour déterminer la clé de chiffrement. Un nombre incalculable de solutions pourrait s’appliquer, rendant toute vérification pratiquement impossible.

Mais, soudain, M. Ziraoui a une idée. Ceux qui avaient résolu le code de 340 caractères en décembre l’avaient fait en identifiant la clé de chiffrement, qu’ils avaient ensuite rendue publique en annonçant leur découverte. Et si le tueur avait utilisé cette même clé de chiffrement pour les deux autres codes ?

Il l’applique donc au message de 32 caractères que le tueur avait inclus dans une lettre comme indice de l’emplacement d’une bombe qui devait exploser dans une école à l’automne 1970. (Aucune bombe n’a explosé, quand bien même la police a échoué à déchiffré le message.)

M. Ziraoui obtient une séquence de lettres alphabétiques aléatoires. Il se livre ensuite à une demi-douzaine d’opérations dont des substitutions de chiffres et de lettres, l’identification de coordonnées dans les chiffres, et la création d’un programme de décodage pour transformer ce fouillis de lettres en une suite de mots cohérente.

Cette tâche occupe toutes ses pensées, le réveille la nuit et le plonge dans un état d’anxiété à mesure qu’il découvre les macabres détails des meurtres.

“Ça m’obsédait, h24, je ne pensais qu’à ça,” raconte M. Ziraoui.

Après deux semaines de décryptage forcené, il déchiffre la phrase suivante : ‘LABOR DAY FIND 45.069 NORT 58.719 WEST’ (Labor Day est un jour férié aux Etats-Unis).

La phrase pointaient un lieu situé près d’une école de South Lake Tahoe, une ville de Californie mentionnée dans une autre carte postale qui aurait été envoyée par le tueur du Zodiac en 1971.

Dans un état de surexcitation, M. Ziraoui s’attelle immédiatement au Z13, censé révéler le nom du tueur, usant de cette même clé de chiffrement et de différentes techniques de décodage.

Au bout d’une heure environ, il tombe sur le mot ‘KAYR’, dont il note la proximité avec le nom de famille de Lawrence Kaye, un commercial condamné pour plusieurs délits vivant à South Lake Tahoe, qui était l’un des suspects dans l’affaire. M. Kaye, qui utilisait également le pseudonyme de Kane, est décédé en 2010.

Cette coquille typographique était similaire à celles trouvées dans de précédents messages codés, remarque-t-il, vraisemblablement des erreurs commises par le tueur lors du processus d’encodage. Un résultat si proche du patronyme de M. Kaye et la localisation à South Lake Tahoe ne peuvent être une simple coincidence, se dit M. Ziraoui.

M. Kaye a fait en son temps l’objet d’un rapport de police de l’inspecteur Harvey Hines, aujourd’hui décédé. Convaincu de la culpabilité du suspect, il n’avait cependant pas réussi à persuader ses supérieurs.

Le 3 janvier, vers 2h du matin, aussi épuisé qu’exalté, M. Ziraoui poste un message intitulé “Z13 — My Name is KAYE” (Mon nom est Kaye) sur un forum Reddit de 50 000 membres consacré au tueur du Zodiac.

Le message disparaît dans la demi-heure.

“Désolé, je l’ai supprimé dans le cadre d’une sorte de politique générale contre la publication de solutions au Z13,” écrit le modérateur du forum, arguant que le cryptogramme est trop court pour être décodé. Ce modérateur a refusé de répondre aux questions du New York Times.

Des commentaires tout aussi dédaigneux apparaissent sur d’autres forums. Certains se perdent dans des méandres d’arguments obscurs, parfois dépourvus de sens; d’autres dénoncent ses méthodes comme trop alambiquées.

David Oranchak, à la tête de l’équipe qui a résolu le cryptogramme de 340 caractères, explique dans une réponse par écrit qu’il demeure sceptique, notant que “des centaines de propositions de solutions à Z13 et Z32” existent déjà et qu’il est “pratiquement impossible d’évaluer lesquelles sont correctes” étant donné la brièveté des cryptogrammes.

D’autres enquêteurs amateurs avaient également identifié M. Kaye comme suspect possible grâce à divers indices.

Pour leur part, David Naccache, cryptographe et professeur à École Normale Supérieure de Paris (ENS) ainsi qu’Emmanuel Thomé, spécialiste en cryptographie à l’Inra — l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique — jugent solides les méthodes de décryptage utilisées par M. Ziraoui et estiment qu’elles devraient être prises en compte par les enquêteurs de police.

Rémi Géraud, un autre cryptographe à l’ENS, est d’un avis différent, estimant que M. Ziraoui a fait des choix arbitraires dans son travail de déchiffrage.

Rétrospectivement, M. Ziraoui reconnaît qu’en remettant ouvertement en question des théories vieilles de plusieurs décennies sur les forums en ligne, il est “arrivé un peu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine”.

M. Oranchak confirme que la communauté du Zodiac “forme des cliques autour de suspects privilégiés”, influençant par là leur façon d’évaluer les revendications de décodage.

“Ils sont généralement bien disposés envers les personnes qui présentent leurs hypothèses de façon cordiale, mais dès que celles-ci font mine d’être certaines à 100% d’avoir résolu le code ou l’affaire, la communauté se montre assez hostile,” souligne-t-il.

Aujourd’hui, cinq mois après qu’il a mis en ligne ses solutions, M. Ziraoui a disparu des forums du Zodiac. Il ne répond plus aux commentaires, expliquant qu’il n’a pas “les moyens de jouer” dans l’environnement tendu des forums en ligne.

“Mon frère me disait: ‘Frangin, ce que tu viens de faire là c’est plutôt la partie facile’,” se rappelle M. Zaroui avec un sourire. “En fait le plus difficile c’est de convaincre les gens.”



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