Les idéaux de la France à l’épreuve d’une jeunesse multiculturelle

Les idéaux de la France à l’épreuve d’une jeunesse multiculturelle


The New York Times traduit en français une sélection de ses meilleurs articles. Retrouvez-les ici.

POITIERS, France — La rencontre se veut chaleureuse et imprégnée de civisme républicain. Plus d’une centaine d’adolescents viennent de passer deux jours dans un gymnase scolaire à Poitiers à débattre de sujets délicats: la religion et les discriminations. La secrétaire d’État chargée de la Jeunesse, Sarah El Haïry, est venue expressément de Paris pour les écouter. Jeune, la trentaine à peine passée, elle est fille d’immigrés, comme nombre d’entre eux.

“Je n’ai pas de grands discours à vous faire,” annonce-t-elle à l’assemblée, réunie en octobre dernier.

Mais sa vision de la France — celle d’un pays qui se dit laïc, sans préjugé racial, et pour l’égalité des chances — se heurte très vite à la réalité quotidienne que les adolescents affirment vivre. Loin des espoirs affichés, la rencontre tourne au vinaigre, ne faisant finalement qu’exposer un fossé entre les sensibilités naissantes d’une nouvelle génération et les valeurs républicaines défendues par la secrétaire d’Etat.

Symbole de cette incompréhension, quand Sarah El Haïry entonne la Marseillaise, une partie de l’assistance refuse de la suivre. “Mais je ne la chanterai jamais,” lui lance une jeune femme voilée.

Neuf mois et une dizaine d’interviews de participants plus tard, y compris avec Mme El Haïry, le fossé ne s’est toujours pas refermé.

Forte de nobles idéaux universalistes, la France cherche depuis longtemps à garantir les droits individuels et l’unité sociale en passant outre les religions, la race, le sexe et toute autre caractéristique distincte. En tant que secrétaire d’Etat, Sarah El Haïry incarne ces idéaux et loue les opportunités qu’ils peuvent offrir.

Mais une nouvelle génération de jeunes accueille aujourd’hui ces valeurs avec scepticisme. Plongée dans une société en pleine diversification, la jeunesse actuelle se montre plus souple sur les questions de race, de religion et de sexe, d’après les sondages. Preuve de la rapidité de cette évolution, la différence d’âge entre la secrétaire d’État et son auditoire: à peine 15 ans.

Organisé par la Fédération des Centres Sociaux et Socioculturels de France (FCSF), une association privée et politiquement neutre qui gère près de 1,250 centres à travers le pays, le rassemblement de Poitiers en octobre se tient dans un contexte délicat. Quelques jours plus tôt, le professeur de collège Samuel Paty a été assassiné par un extrémiste musulman pour avoir montré des caricatures du prophète Mahommet lors d’un cours sur la liberté d’expression.

Parmi les participants au rassemblement se trouvent des adolescents blancs sensibilisés aux questions d’injustice sociale via les réseaux sociaux. D’autres sont des enfants d’immigrés originaires d’anciennes colonies françaises en Afrique, de milieu ouvrier. Contrairement à leur parents, ils n’hésitent pas à pointer du doigt la disparité entre les idéaux français et la réalité de leur vie quotidienne.

La participation d’une membre du gouvernement devait être le point fort de l’événement .

Cette dernière, fille d’immigrés marocains musulmans et, à 32 ans, l’une des plus jeunes membres du gouvernement d’Emmanuel Macron, aurait pu passer pour la talentueuse grande sœur de nombre d’adolescents ce jour-là.

Leurs différences étaient pourtant marquées: Sarah El Haïry a grandi dans un milieu aisé, avec un père docteur qui effectuait des tournées médicales en Afrique, tandis que sa mère et son beau-père ont possédé un restaurant à Casablanca, au Maroc.

Ses anciens camarades au prestigieux Lycée Lyautey de Casablanca se souviennent d’une jeune fille qui avait dès le lycée des positions politiques clairement conservatrices. À l’inverse de nombreux jeunes à Poitiers, Sarah El Haïry embrasse pleinement les idéaux universalistes français.

La France représente une “chance,” affirme-t-elle depuis son bureau au ministère de la Jeunesse, à Paris.

“Elle ne te regarde pas par ta religion, elle ne te regarde pas par ta couleur de peau, elle ne te regarde pas par la situation de tes parents. Elle te donne la chance d’être un citoyen plein et de te construire dans ce pacte,” abonde-t-elle.

À Poitiers, les adolescents ne voient pas les choses de cette façon.

Dans l’assemblée se trouve Jawan Moukagni, 16 ans, dont la mère est une Française blanche et le père un immigré d’une ancienne colonie française d’Afrique Centrale. Elle dit avoir toujours voulu s’engager dans la gendarmerie nationale.

Élevée dans une famille catholique pratiquante, Jawan s’est progressivement ouverte à l’islam au contact des nombreux immigrants ouest-africains présents dans son quartier de Poitiers.

Jawan voit les deux côtés de la médaille. À l’école, où la laïcité interdit le port de signes religieux ostentatoires, certains de ses professeurs ne disaient rien quand elle portait une croix. Mais quand ses amies musulmanes portaient le voile en public, elle remarquait à quel point il paraissait radioactif pour de beaucoup de Français.

La veille de la visite de la secretaire d’État, Jawan a fait une recherche internet à son propos.

“Je me suis dit, elle est jeune,” se rappelle-t-elle, “peut-être qu’elle va comprendre nos problématiques.”

L’une des participantes les plus véhémentes à ressortir des vidéos du rassemblement de Poitiers est Carla Roy, 15 ans. En tant que jeune femme blanche ayant grandi à Peyrins, un petit village du sud-ouest de la France, Carla dit avoir éprouvé “un sentiment d’injustice” en entendant d’autres adolescents décrire des discriminations qu’elle-même n’a jamais subies.

Ce n’est que dans les mois précédant le rassemblement, en regardant les vidéos sur TikTok et YouTube au sujet du meurtre de George Floyd à Minnneapolis aux Etats-Unis, l’année dernière, qu’elle a pris conscience du problème des discriminations.

“Je suis blanche, j’ai des privilèges et je ne me suis jamais fait arrêter,” explique-t-elle, lors d’une interview sur la terrasse baignée de soleil de sa maison familiale.

À Poitiers, Carla prend la parole avec deux autres intervenants pour exposer à la secrétaire d’Etat des propositions résultant d’un vote parmi les jeunes. Celles qui ont recueilli le plus de voix sont des appels à davantage d’éducation religieuse à l’école et à une meilleure formation de la police.

Les adolescents souhaitent également qu’on les autorise à porter des symboles religieux ostentatoires au lycée. L’idée, contraire à la loi actuelle, est soutenue par 52% des lycéens français, selon un récent sondage.

Toutes ces propositions sont fondées sur des expériences vécues personnellement, auxquelles Sarah El Haïry ne répond, selon les adolescents, que par des abstractions.

Près de Carla, Oumar N’Diaye, un adolescent noir de 19 ans, raconte avoir subi neuf contrôles d’identité par la police en deux mois, une profonde source d’injustice et de rancoeur parmi les minorités française.

Saisissant le micro, la ministre répond aux étudiants que la police “ne peut pas être raciste parce qu’elle est républicaine”. S’il y a des “brebis galeuses” dans la police, c’est aussi le cas ailleurs dans la société, ajoute-t-elle.

Carla ne l’entend pas de cette oreille. “Quand en deux mois on se fait contrôler neuf fois à cause de notre couleur de peau, je pense pas que ce soit normal, et je pense pas que ce soit une brebis galeuse,” rétorque-t-elle à la secrétaire d’État.

Pour l’adolescente, Sarah El Haïry se sert de ses constantes références à la “République” quasiment comme d’un bouclier.

“Ça veut tout et rien dire”, estime-t-elle.

Alors qu’elle est censée répondre aux questions des adolescents, Mme El Haïry quitte le gymnase pour s’entretenir avec les quelques journalistes présents, laissant une salle confuse et en colère, dont Oumar, qui espèrait pouvoir poursuivre l’échange.

Né de parents sénégalais, Oumar dit que lors des neuf contrôles, les policiers lui ont demandé s’il était musulman, qu’ils soient blancs ou noirs. Quand il répondait par l’affirmative, le ton des agents changeait, et ils cessaient souvent de le vouvoyer.

“Le fait qu’elle soit républicaine n’exclut pas le fait qu’elle peut être raciste,” dit-il de la police, lors d’une interview chez lui à Pau.

Quand la secrétaire d’État revient finalement dans le gymnase, Oumar l’interpelle pour lui demander ce qu’il adviendra de leurs propositions.

“Je suis désolé, Madame la ministre,” lui dit-il, “mais j’ai l’impression que tout ce qu’on a fait cette semaine n’a servi à rien.”

À Pau, Oumar ajoute : “Si on était contre la république, on ne se serait pas réunis pour trouver des solutions pour l’améliorer.”

Mais la secrétaire d’Etat est si perturbée par les interventions des adolescents qu’elle ordonne par la suite une enquête administrative sur le rassemblement. Une lettre de son cabinet à l’attention de la cheffe de l’inspection générale de l’éducation explique que leurs propos “démontrent une méconnaissance totale et un détachement préoccupant par rapport aux principes républicains.”

Les enquêteurs finissent par reprocher aux organisateurs de l’événement de ne pas avoir sensibilisé les jeunes aux valeurs républicaines.

Au moment de la publication du rapport, la ministre a déclaré aux médias français: “Pas un euro d’argent public ne doit aller aux ennemis de la République.”

La FCSF, qui chaque année rassemble des jeunes pendant plusieurs jours pour débattre d’un sujet de société, a rejeté ces critiques, affirmant que la plupart des adolescents ont passé leur vie dans des écoles publiques où ces valeurs sont enseignées.

Les commentaires des adolescents étaient un thermomètre des problèmes sociaux francais, explique Tarik Touahria, le président de la FCSF. Avec cette enquête, ajoute-t-il, le thermomètre a été “transformé en un problème, une maladie”.

Michaël Foessel, philosophe à l’École polytechnique, estime que le républicanisme français est remis en question précisément parce qu’il n’a pas réussi à intégrer les enfants d’immigrés et parce qu’au nom de l’unité, il réclame toujours davantage d’uniformité.

“Dès lors que le mot République est employé dans un contexte où, à chaque fois, il signifie des normes, des contraintes, des obligations comportementales, il ne faut pas s’étonner qu’il fasse l’objet aussi de moins en moins d’adhésion”, analyse M. Foessel.

Neuf mois plus tard, les adolescents présents à Poitiers sont restés en contact, principalement par le biais des réseaux sociaux, et certains préparent une réponse au rapport.

Oumar vit à Pau avec sa fiancée, d’origine algérienne, qu’il a rencontrée lors d’un rassemblement de la FCSF il y a trois ans. Clara est retournée dans son village, “révoltée” par ce qu’elle a entendu à Poitiers, indique sa mère, et se prépare maintenant à participer à un autre rassemblement.

Jawan s’est convertie à l’islam quelques jours après le rassemblement. Elle hésite maintenant à devenir gendarme dans l’armée française, car elle “n’a pas envie de travailler pour un pays qui ne m’aime pas.”

“Moi, je dis souvent que je suis amoureuse d’une république qui ne m’aime pas en retour,” déplore-t-elle.

Norimitsu Onishi a effectué ce reportage à Poitiers, Pau et Bordeaux, Constant Méheut à Peyrins. Aida Alami a participé au reportage depuis Casablanca, au Maroc.



Source link

About The Author

We report the News from around the Globe. Please support our advertisers.

Related posts

Leave a Reply